Je commence à feuilleter le livre et je ne peux m'empêcher de sourire : ça saute aux yeux qu'en dessinant Sandokan, Pratt devait avoir la tête ailleurs, certainement à la Ballade qui était en train de naître à la même époque. Janez est un Corto Maltese à moustaches, Marianne ressemble comme une goutte d'eau à Pandora (ou peut-être à Ann), les pirates malais sont les mélanésiens du Moine aux étranges coiffures et des pirogues polynésiennes virevoltent autour des praos malais. Sandokan à tout l'air d'une « générale » de la Ballade : des cadrages et des cases entières se retrouvent, à l'identique, dans les deux histoires ; je m'amuse à repérer d'autres cases, d'autres cadrages, qu'on retrouve dans les histoires que Pratt publiait dans Pif. Je relis les textes : une adaptation très pépère du roman de Salgari, formatée pour le public d'adolescents et pré-adolescents à qui ces pages s'adressaient. Nous sommes à des années lumière de distance des dialogues flamboyants du maître vénitien, de ses subtilités, des grands « blancs » qui forcent le lecteur à s'arrêter longtemps sur une case, à saisir l'atmosphère à travers le dessin. Rien d'étonnant de découvrir que le récit s'arrête net sur une réplique (« Au diable ! »), les mêmes mots - peut-être- que Pratt a pu dire en laissant tomber Sandokan pour se consacrer entièrement aux aventures d'un autre genre de pirate. Je renferme donc Sandokan comme on renferme un livre de souvenirs : ceux de ma jeunesse et ceux qui renvoient fatalement aux pages de l'immense œuvre qui est venue après et dont ce Sandokan n'est qu'un pâle aperçu.
En glissant le livre dans son emboîtage, je m'attarde sur le texte que l'éditeur y a imprimé et qui se conclut par un, en capitales, « PLUS QU'UN CHEF-D'OEUVRE, UN ÉVÉNÉMENT ! ». Je me dis qu'il y a du y avoir un problème à l'imprimerie, ou à la relecture du texte, car ce « PLUS » est resté à la place du « PAS » qu'il aurait fallu y mettre et une ligne a sauté, celle qui dit que ce «superbe roman graphique » est inachevé et il envoie au diable son lecteur à la page 69. Après réflexion, j'arrive à la conclusion que cette ligne ne se réfère pas à l'œuvre de Pratt mais au texte lui-même, véritable chef-d'œuvre de roublardise. L'événement dont on parle est certainement l'emberlificotage des candides qui, comme moi, ont cru un moment d'avoir entre les mains LE livre perdu de Hugo Pratt.
Attention aux quatrièmes de couverture, elles ont les jambes courtes et un long nez !
